La magie d’Alan Moore : une critique de The Moon and Serpent Bumper Book of Magic écrit par Alan Moore et Steven Moore (Top Shelf Productions / Knockabout Comics, 2024)

Francesco Piraino

Alan Moore (né en 1953) est l’un des auteurs de bande dessinée les plus importants, ayant exercé une influence profonde sur la culture populaire. Ses œuvres — Watchmen, From Hell, V pour Vendetta, pour n’en citer que quelques-unes — ont révolutionné l’industrie des comics. L’ensemble de son œuvre démontre que la bande dessinée peut, et doit, être prise au sérieux en tant que forme littéraire. Même lorsqu’elles prennent la forme de récits de super-héros, ses histoires soulèvent des questions fondamentales sur l’éthique, la politique, la mort, le sexe et le sens de la vie. Moore explore la condition humaine dans ses aspects les plus divins et positifs, tout autant que dans ses dimensions égocentriques et obscures.

La religion et la spiritualité — comprises comme une connexion avec l’univers, la transcendance et l’humanité — ont toujours été au cœur du travail d’Alan Moore. Dans Watchmen, on retrouve des dimensions politiques et éthiques ; dans Swamp Thing, une tonalité écologique émerge ; et dans From Hell, des thèmes d’archétypes et de psychogéographie sont explorés. La quête mystique devient le centre de sa production artistique après un éveil spirituel qu’il vit au début de la quarantaine. Grâce à la psilocybine, il fait l’expérience de ce qu’il décrit comme une révélation métaphysique, durant laquelle il découvre son guide spirituel : la divinité-serpent romaine Glycon. Alan Moore, avec son co-auteur Steven Moore et un cercle d’amis, se plonge alors dans les pratiques magiques, la Kabbale, le Tarot, les rituels ésotériques et d’autres traditions apparentées.

Promethea (1999–2005) constitue le manifeste métaphysique de Moore. Le personnage de Promethea incarne l’imagination elle-même — une figure capable d’atteindre le divin et de revenir à l’humanité pour la sauver du matérialisme, de la violence et de l’avidité. Elle englobe toutes les religions et traditions spirituelles, représentant la convergence de l’expression créative, artistique et magique. Promethea est à la fois profane et sacrée, corporelle et métaphysique.

Moore développe sa propre théologie, sa théodicée et ses pratiques spirituelles à travers ses bandes dessinées, devenant au fil du temps une autorité religieuse sui generis — en particulier dans les cercles ésotériques tels que les thélémites et les magiciens du chaos. Pour les aspirants magiciens, les œuvres de Moore ne sont pas simplement distrayantes : elles sont perçues comme porteuses de vérités ésotériques profondes. On pourrait dire la même chose d’autres artistes à l’intersection de l’art et de l’occultisme, comme Kenneth Anger ou Grant Morrison.

Mais avec The Moon and Serpent Bumper Book of Magic, le nouvel ouvrage ici analysé, Moore franchit une nouvelle étape dans son parcours — il dépasse le format artistique ou graphique pour embrasser pleinement l’instruction spirituelle. Ce volume de 350 pages est explicitement pédagogique, visant à enseigner et inspirer les personnes intéressées par la magie, l’ésotérisme, l’occultisme et la spiritualité. Comme l’écrit Moore, son but est d’aider les lecteurs « à poursuivre [leurs] propres intérêts et expérimentations » (p. 15).

Le livre est structuré en plusieurs sections récurrentes :

  • « Vies de grands enchanteurs » : des bandes dessinées racontant les biographies de figures religieuses, de magiciens et de chercheurs spirituels — de Zoroastre à Aleister Crowley, en passant par Lovecraft, Roger Bacon et Éliphas Lévi.
  • Essais pédagogiques expliquant l’histoire et le sens de systèmes comme la Kabbale, le Tarot et diverses ontologies (esprits, démons, anges, etc.).
  • Textes d’instruction offrant des outils pratiques pour atteindre des états modifiés de conscience — comme le rêve lucide, l’écriture automatique, la projection astrale, l’usage de substances psychoactives ou la magie sexuelle. Ces textes incluent également des conseils pratiques pour fabriquer des instruments magiques (baguettes, coupes, pentacles, robes, etc.) et réaliser des rituels tels que la Croix kabbalistique ou le Lesser Banishing Ritual of the Pentagram (LBRP).
  • Un roman en six chapitres, suivant le parcours de l’héroïne Adeline Carr, qui découvre et explore le monde magique, avec ses merveilles et ses dangers.
  • Une bande dessinée centrée sur Alexandre d’Abonoteichos et sa divinité Glycon — un reflet du cheminement spirituel personnel de Moore.
  • Des annexes, incluant des tables de correspondances, des alphabets magiques et des pages-modèles pour créer son propre espace rituel.

Il est difficile de condenser une réflexion aussi riche et hétérogène sur la spiritualité en une brève critique, mais voici, selon moi, les thèmes les plus importants.

L’art est magie
Pour les auteurs, l’art est magie — non seulement parce qu’il émerveille, mais dans un sens plus profond et littéral : la magie, comme le langage, façonne la conscience et, en fin de compte, la réalité. À partir de l’image du « Sorcier dansant » peint dans les grottes de Lascaux il y a plus de 18 000 ans, ils soutiennent que la magie fut le premier acte linguistique de l’humanité. En ce sens, la magie précède la culture, marquant un moment crucial dans l’évolution humaine.

Cette perspective implique une vision particulière de l’expérience religieuse — qui met l’accent sur l’exploration empirique de la réalité (visible et invisible), tout en remettant en question l’institutionnalisation et les dogmes. Selon les auteurs, la religion cherche à contrôler la réalité, tandis que la magie vise à l’explorer.

Explorer la conscience humaine comme paysage métaphysique
Les auteurs s’intéressent à la conscience, perçue comme un paysage collectif peuplé d’archétypes. Les consciences individuelles ne sont pas des monades isolées avec leur propre réalité séparée ; elles partagent — consciemment ou non — un fondement métaphysique commun. Ce paysage intérieur est habité par des entités telles que démons, anges, dieux, elfes, extraterrestres gris, etc. Ces êtres peuvent être invoqués comme des outils symboliques ou expérientiels pour approfondir notre compréhension du monde et de nous-mêmes.

Instabilité ontologique
On ne sait pas clairement si ce paysage métaphysique constitue un royaume ontologique réel et séparé, ou s’il est simplement produit par l’imagination. Selon les auteurs, cette ambiguïté importe peu dans la quête spirituelle. Ils suggèrent : « Vous n’avez aucune obligation de décider si l’expérience est psychologique ou surnaturelle. Une approche sceptique est probablement la meilleure » (p. 53).

La quête spirituelle doit être amusante : populariser la magie
Bien que le livre soit pédagogique, il vise aussi à divertir. Les illustrations de Kevin O’Neill, John Coulthart, Steve Parkhouse, Rick Veitch, Melinda Gebbie et Ben Wickey sont superbes, et les aventures palpitantes. Certains sociologues y verront peut-être une preuve de la marchandisation ou de la banalisation de la religion. Mais les auteurs défendent un autre message : la magie est exaltante, ludique, aventureuse. Ils veulent dissiper l’idée que la quête magique est sombre, érudite et élitiste — réservée à quelques initiés. Pour eux, la magie doit être accessible à toutes et tous. Il s’agit là d’un acte politique de vulgarisation, qui remet en question non seulement les religions instituées et leurs codes moraux, mais aussi les autorités ésotériques se réclamant d’un savoir absolu et supérieur.

Magie éthique et politique
L’accent mis sur l’exploration individuelle ne signifie pas, pour les auteurs, un soutien à l’individualisme. Au contraire, ils recommandent la pratique de la magie en petits groupes, pour éviter les dangers d’une pratique solitaire — comme la solitude ou la folie — ainsi que les dérives des organisations rigides qui imposent des systèmes inflexibles.

Par ailleurs, bien qu’ils appellent à remettre en question toutes les structures sociales, morales, politiques et théologiques, ils ne prônent pas une spiritualité amorale. Ils insistent au contraire sur des pratiques spirituelles conscientes, qui ne traitent pas autrui comme un simple moyen. À ce titre, ils critiquent l’égoïsme et le comportement éthiquement douteux d’Aleister Crowley, tout en reconnaissant en lui le magicien moderne le plus influent. Ils reprochent également aux magiciens du chaos une approche trop matérialiste et individualiste, négligeant, selon eux, la portée spirituelle plus élevée de la magie.

Pour les auteurs, le magicien ne doit pas exploiter les entités pour obtenir des biens matériels, mais apprendre d’elles et œuvrer à rendre le monde meilleur. En ce sens, la magie selon Moore est un acte politique, enraciné dans la longue tradition de l’ésotérisme progressiste — puisant chez des figures comme Éliphas Lévi, le discordianisme ou Robert Anton Wilson — pour résister au retour des politiques illibérales et des religions fondamentalistes.

Les lecteurs intéressés par les spiritualités alternatives apprécieront ce livre pour sa beauté et son érudition. Ceux qui s’attendraient à une nouvelle bande dessinée risquent cependant d’être déçus, car cette œuvre est avant tout de nature théologique — bien qu’elle soit une théologie révolutionnaire.

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