La connaissance inquiète de Hugo Pratt

Francesco Piraino

Hugo Pratt est né à Rimini en Italie en 1927, mais il a grandi à Venise au sein d’une famille cosmopolite. Ses grands-parents avaient des origines franco-anglaises et judéo-turques. Son grand-père était une figure importante du parti fasciste à Venise, et son père, Rolando Pratt, décida de déplacer sa famille en Éthiopie pour suivre l’aventure coloniale italienne. Comme l’écrivit Pratt, « Nous étions impérialistes pour devenir bourgeois » (Pratt, Petitfaux, 2022, p. 42), mais le rêve colonial et fasciste fut brisé par l’expérience africaine. Adolescent, Pratt découvrit la violence et l’absurdité du racisme italien.
À la fin de la guerre, Pratt se lança dans le secteur émergent de la bande dessinée et de l’illustration en Italie, et intégra le groupe vénitien « Uragano Comics ». Mais c’est à Buenos Aires (Argentine), où il vécut pendant 13 ans, qu’il connut un véritable épanouissement artistique et professionnel, travaillant avec des éditeurs de bandes dessinées célèbres et des écrivains renommés, comme Héctor Oesterheld. En 1967, Pratt rentra à Venise. Il y publia La Ballade de la mer salée, première aventure du marin Corto Maltese (fig. 1), un personnage qui changea sa vie et, plus largement, l’histoire de la bande dessinée (Pratt, 1967).

 

Aquarelle de « Corto Maltese », © Hugo Pratt, 1976

Pratt, comme Corto, était un aventurier romantique qui embrassait la vie et l’humanité dans toutes leurs formes et contradictions, illustrant l’aphorisme de Térence : « Homo sum, humani nihil a me alienum puto » — « Je suis humain, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». La seule chose à laquelle Pratt se refusait était le conformisme moral bourgeois (Pratt, Petitfaux, 2022), comme le formule Corto : « Je ne suis personne pour juger, mais je sais seulement que j’ai une aversion génétique pour les censeurs et les arbitres. Mais, surtout, ceux que je méprise le plus sont les rédempteurs » (Pratt, 1985).
Corto Maltese, prototype de l’étranger et de l’aventurier, vient toujours en aide aux subalternes en excluant toute forme de condescendance. Il se joint aux luttes des révolutionnaires en Irlande, en Éthiopie et en Nouvelle-Guinée (Cristante, 2017). En témoigne le personnage de Cush (fig. 2), un rebelle musulman noir qui combat aux côtés de Corto (Pratt, 1972). Si Cush est profondément religieux et engagé dans la cause révolutionnaire, ce qui contraste avec l’errance éternelle de Corto, il n’en est pas moins un co-protagoniste résolu. Il connut un succès important en Afrique, en tant que premier personnage noir positif de la bande dessinée. Pratt fut d’ailleurs l’invité d’honneur en 1978 du président Agostinho Neto en Angola libérée, où il donna des cours de dessin.

Aquarelle de « Cush », © Hugo Pratt, 1978

Dans la poétique de Pratt, nul ne se prend trop au sérieux. Pratt aborde des questions cruciales – la vie, la mort, la politique, la religion – sur le mode permanent du jeu et de la moquerie. Corto est souvent défait, que ce soit lors de ses chasses au trésor ou dans sa quête de l’amour, mais il ne semble pas trop s’en inquiéter, comme dans le cas de la belle shanghaienne Lil, qui le trahit en lui dérobant un trésor russe pour le donner aux nécessiteux (Pratt, 1982). Ce jeu et ce désengagement sont des éléments-clés de la poétique de Pratt. Dans les années 1970, période d’engagement social et politique, son œuvre fut accusée d’être puérile et inutile. Mais Pratt, embrassant ces critiques, affirma son « désir d’être inutile » et en fit le titre de sa principale interview/biographie (Pratt, Petitfaux, 2022).
Mais ce n’est là qu’un des aspects de l’art et de la poétique de Pratt qui, comme nous l’avons vu, contribua surtout à interroger les ressorts du colonialisme. En outre, la tonalité ludique et le mépris pour la vie matérielle ouvrent sur une autre dimension, à savoir « ce qui pourrait être » (Affuso, 2013, p. 152), une dimension métaphysique et ésotérique. Comme le dit Cush à Corto après lui avoir sauvé la vie, « Ceux qui jouent avec la vie, comme toi, sont des fous… Et les fous sont sacrés aux yeux d’Allah » (Pratt, 1972).
Pratt reçut une éducation religieuse hétérodoxe. Ses parents ne pratiquaient ni le catholicisme ni le judaïsme, et critiquaient ouvertement les religions institutionnelles. Son père, Rolando, était franc-maçon et rosicrucien, et sa mère, Evelina Genero, lui transmit en partie son intérêt pour la kabbale qu’elle hérita elle-même de sa famille. En Argentine, Pratt expérimenta les champignons hallucinogènes, qui l’aidèrent à « revenir à son moi profond » (Pratt, Petitfaux, 2022, p. 232). Au Brésil, il s’adonna aux rituels syncrétiques et extatiques du Candomblé. De retour à Venise, en 1976, il s’affilia à la loge Hermès de la Grande Loge d’Italie, une des AFAM (Anciens Francs-Maçons Acceptés) (Prunetti, 2013), décrite dans La Fable de Venise (Pratt, 1977).
Pratt employa des pratiques et doctrines ésotériques dans toute sa production artistique. Quelques exemples en sont l’I-Ching et le chamanisme (Pratt, 1982), le Saint Graal (Pratt, 1987), le soufisme et le yézidisme (Pratt, 1982 ; 1985), ainsi que les ésotérismes chrétien, juif et islamique (Pratt, 1977). Il admettait que son travail ne touchait qu’un infime fragment du monde ésotérique. Par son art, il souhaitait éveiller la curiosité des lecteurs afin qu’ils puissent entreprendre un nouveau voyage – toujours ésotérique.

“Corte Sconta detta Arcana” © Hugo Pratt

Diverses sources s’accordent à montrer que Pratt n’a pas borné ses quêtes ésotériques aux frontières religieuses et culturelles. Comme de nombreux « chercheurs spirituels », Pratt interrogeait les institutions religieuses, auxquelles il préférait les mouvements hétérodoxes et marginalisés, et privilégiait sa liberté et son jugement (Kokkinen, 2021 ; Piraino, 2020 ; Sutcliffe, 2003). Corto raille et défie les divinités dans l’Atlantide (Pratt, 1992), tout comme le diable et la mort elle-même (Pratt, 1987), mais il se moque également de la loge maçonnique à laquelle Pratt était affilié (Pratt, 1977). Par exemple, lorsqu’un franc-maçon vénitien demande à Corto s’il est des leurs, il répond : « Non, non, j’espère être seulement un marin libre », avant d’ajouter, écartant toute possibilité d’engagement, qu’il soit religieux ou civique : « Je ne crois ni aux dogmes ni aux drapeaux » (Pratt, 1977).

“La Favola di Venezia”, © Hugo Pratt

La transcendance de Pratt reste insaisissable, incomplète et hors d’atteinte. Il définit sa religion comme étant « la recherche. Je recherche la vérité, mais je sais que je ne l’atteindrai jamais complètement » (Pratt, Petitfaux, 2022, p. 255). Dans l’univers des bandes dessinées, Corto explique au pieux musulman Cush qu’il n’est pas infidèle, mais appartient aux Caïnites, un mouvement religieux qui cherche encore le paradis perdu. De même, un autre personnage, Robinson, est condamné par le chaman-démon Shamaël à poursuivre « la quête de l’inaccessible » (Pratt, 1979).
Les interviews et œuvres de Pratt foisonnent de réflexions spirituelles et ésotériques. Pour Pratt, la réalité contient une part claire et déchiffrable, mais elle recèle aussi un monde caché (Pratt, Petitfaux, 2022, p. 224). De même, selon lui, la vie humaine est liée à l’univers : « Ma vie a commencé bien avant ma naissance et, je pense, continuera sans moi pendant très longtemps » (Pratt, Petitfaux, 2022, p. 171). Ses diverses expériences spirituelles, a priori inconciliables, sont caractérisées par « l’inquiétude » (Pratt, Petitfaux, 2022, p. 237). Ainsi, Pratt n’a jamais décrit – pas plus qu’il n’a dû trouver – de doctrine religieuse cohérente, de cosmologie ou de connaissance absolue ; en réalité, sa connaissance elle-même était « inquiète ».
La quête ésotérique de Pratt est à la fois transcendante et immanente. Ses pratiques ésotériques visaient à « mieux vivre pour mieux vivre avec les autres » (Pratt, Petitfaux, 2022, p. 237). Dès lors, la spiritualité et l’ésotérisme, loin d’être réductibles à un individualisme nombriliste, concernent l’humanité dans son ensemble. Par exemple, à une question posée par un interviewer sur l’existence de Dieu, il répondit :
« Pour moi, c’est prendre le problème à l’envers. Je ne me demande pas si Dieu existe, mais je m’interroge sur les hommes. D’où mon intérêt pour les mythes, par lesquels les hommes tentent de comprendre, de donner du sens à leur situation dans l’univers. Ma passion pour les mythes de nos origines reflète sans doute une préoccupation métaphysique, mais qui s’exprime à travers l’être humain. Je ne me pose pas la question de Dieu, mais celle de l’homme, et je crois en l’homme. Je veux appeler « Dieu » la force vitale, le principe évolutif de l’univers, mais je ne pourrais croire au dieu que chaque grande religion monothéiste nous propose » (Pratt, Petitfaux, 2022, p. 254).
Ce qui a été dit sur la « spiritualité inquiète » de Pratt peut également être saisi à travers ses dessins et techniques d’écriture. Les aventures de Pratt brouillent la réalité en l’entrecoupant de rêves, de merveilles et de nostalgie (Zanotti, 1996). La superposition floue du rêve et de la réalité est un leitmotiv dans ses publications (1972 ; 1977 ; 1985 ; 1987 ; 1992). Il écrivait lui-même : « Mon opinion est que la vraie vie est un rêve » (Pratt, Petitfaux, 2022, p. 21). Comme l’a noté Umberto Eco, ses dessins sont indéfinis et flous. Au fil du temps – et de 29 publications étalées sur une durée de 24 ans –, Corto Maltese ne vieillit pas, il est « angélisé », voire rajeunit (Eco, 1996, p. 19). Un autre dispositif ludique apparaît de façon récurrente : Pratt brise souvent le quatrième mur, présentant ses personnages comme dans une pièce de théâtre et questionnant leur existence. À la fin de La Fable de Venise, Corto dit : « Il vaut mieux ne pas trop enquêter [sur la réalité], je pourrais découvrir que je suis fait de la même matière que les rêves » (Pratt, 1977).

Extrait de Piraino Francesco, “Spirituality and Comics in Hugo Pratt, Alan Moore, and David B.: Esotericism as “Unsettled Knowledge’”, Mediascapes Journal, vol. 22, n° 2, p. 52–77.

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